Bon. Je vais axer ma réponse en thèmes : l'intrigue, les persos et la question du 2e tome.
1. l'intrigueTiming
La plupart des romans jeuderolesque ou d'aventures fonctionnent de la même manière: un lent début et une accélération sur la fin. Soit 100 pages pour 6 mois, puis 100 pages pour 6 jours.
Ajoute à cela ton style à toi, qui consiste à suivre les persos dans leur faits et gestes du quotidien, instant après instant. Cela est une force et une faiblesse: d'une part cela permet au lecteur de mieux entrer dans l'univers du roman en découvrant des gestes du quotidien, et de mieux connaître les persos en écoutant leurs pensées même banales. Mais d'autre part, cela peut donner l'impression au lecteur qu'il ne se passe pas grand chose.
Ta 1ère partie est une lente montée en gradation jusqu'à la mort de l'empereur, début du chaos.
Deria meurt
Shareen va dans le nord
Elle rencontre Rekk le Banni
Malek tue son 1er homme
Ils descendent vers la capitale et Malek tente de sauver Shareen
Ils tombent dans le piège des chasseurs de prime. Rekk se défoule
Ils arrivent à Musheim chez l'empereur
Le bal est l'occasion de s'attirer la haine du prince
Ils rencontrent Dani et 1ere attaque d'Eleon et Camerol
Duel avec Semios
Rekk arrêté, Malek et Shareen découvrent Laath
Rekk échappe une 2e fois à Eléon puis il est libéré par Mando
Rekk découvre Laath et retourne avec les jeunes au palais.
Entretemps, une intrigue est visible : celle de Gundron qui manipule Semios jusqu'à provoquer sa mort d'une part, et et qui manipule le Prince jusqu'à le faire empoisonner l'empereur d'autre part.
Une autre intrigue aurait dû se mettre en place, celle lancée par l'empereur qui demande un service à Rekk. Quel est ce service qui justifie le retour de Rekk au palais. Et pire que cela, la protection directe de l'empereur ! Alors que si les nobles découvraient que Marcus avait repris Rekk sous son aile, cela susciterait un scandale sans précédent et le risque, pour l'empereur, de se voir honni par la population.
Enfin, et on le découvrira dans le chapitre 25, ce déroulement suit le plan de Mandonius.
Voilà ce que contient la 1ère partie. En soi, c'est pas mal du tout. Il y a des rebondissements, du suspense, des surprises (les 2 attaques d'Eleon sont inattendues, surtout la 2e). Tu mets en place les principaux acteurs.
Ta gestion des 1ers chapitres, notamment le voyage de Shareen vers le nord est finalement justifiée par la volonté de bien cerner les persos. Mais, et j'y reviendrais, si Malek suit une ligne de conduite relativement claire (venger son amour perdu), Shareen est plus floue, voire contradictoire et Rekk un peu trop simple.
De tout le roman, je dirais que Malek est peut-être le perso le plus fouillé et le plus abouti. Et sa disparition montre bien que le groupe, après cela, a du mal à ne pas sombrer dans la furie...
Ce qui me chiffonne le plus en fait dans la 1ère partie c'est :
- l'intro : (j'ai lu la 2e version et je la trouve beaucoup moins bonne que la 1ère) Deria est bien posée, et on subodore que sa présence dans la capitale n'est pas anodine. Shareen est incontestablement le maillon faible : jeune fille peu ambitieuse mais attirée par le mystère de Deria, elle ne semble cependant pas prête à déserter l'Académie qu'elle considère pourtant comme son seul toit). La scène du dialogue est intéressante mais... Je trouve qu'on ne sent pas bien l'empire tout autour. On parle de quelques épéistes, mais ça reste léger. Enfin, tu introduis le frère de Malek qui disparaîtra aussitôt. Tu tiens là pourtant un bon empêcheur de tourner en rond !!
- quelques heureux hasards : Malek perdu sur sa route qui retrouve par miracle le chemin. Mando qui apparaît à l'entrée avec plein de gardes alors que rien n'annonçait l'arrivée de Rekk. Comment Dani a-t-elle appris que Laath était le petit ami de Deria ? Cette relation n'était-elle pas secrète ?
- le fameux roblème de Laath au palais : voit-il Mando ou pas ? S'il le voit, il dévoile l'intrigue, mais cela permet à Mando de vouloir le faire arrêter. S'il ne le voit pas, l'intrigue est sauve, mais Mando ne peut plus avoir envoyé des gardes contre lui. En outre, les circonstances de la présence de Laath ne peuvent justifier qu'il se balade soudain dans le palais: il est le seul à avoir vu l'homme qui a invité Deria au palais. Rekk l'emmène avec lui pour démasquer l'inconnu. Et voilà qu'il le laisse aller sans broncher faire un petit tour ? Cela ne tient pas la route.
- Le chapitre 20 a une grande faiblesse et une grande force : sa faiblesse est qu'on sent le 1er cafouillage au niveau de l'intrigue, sa force est la scène de combat autour du lit de Marcu défunt. Un morceau d'anthologie qui illustre à merveille le chaos qui va s'étendre.
La 2e partie, où les intrigues annoncées et sous-jacentes dans la 1ère doivent se révéler et se dénouer, est beaucoup plus embrouillée. C'est, selon moi, la partie qui demande le plus de travail de correction voire de réécriture.
En résumé:
- le Prince prend le pouvoir et Rekk, blessé par Gundron, est emprisonné
- Malek, Shareen et Laath fuient
- Les 3 jeunes partent libérer Rekk. Ils tombent d'abord sur G'kaa
- A 4, ils libèrent Rekk.
- Chapitre 25 Mando se découvre et Gundron lui tombe dessus
- Le Koushite meurt. Les autres sortent du palais. Rekk parle de guerre.
- Malek et Shareen s'amourachent
- 3e attaque d'Eleon. Mort de Malek
- Rekk d'abord pris, reprend contrôle de son chateau
- Ils partent à l'assaut de l'empire
- Rekk tue Dani et Laath
- Combats. Rekk tue Gundron tandis que Shareen tue Théorocle.
En arrière plan :
L'intrigue de Gundron aboutit, celle de Mandonius est contrée. Disparition de l'intrigue initiée par l'empereur.
Dans cette 2e partie, plusieurs cafouillages : la principale tourne autour de Mandonius et de Laath. Encore une fois.
- Laath est le seul lien entre Rekk et la vérité. Or, Mando est entretemps arrêté. Cette arrestation tombe arbitrairement, sans qu'on sache comment Gundron a découvert l'identité de ses concurrents. On sent également, par l'arrivée brutale de Gundron une faiblesse importante : Gundron connaît Rekk. Il l'utilise d'ailleurs pour liquider Semios. Mais il n'en fait plus rien jusqu'à la mort de Marcus où il le blesse et l'emprisonne. Or Gundron connaît la véritable valeur de Rekk, son oeil perdu le lui rappelle chaque jour. Pourquoi ne l'utilise-t-il pas pour l'amener à détruire Mando et les maisons rebelles ? Ici, le frère de Malek pourrait être un lien intéressant, révélant par un biais ou un autre l'existence du complot, découvrant peut-être avant tout le monde la vérité pour Deria, etc... Les Licornéens ont en effet failli faire partie du complot. S'ils n'y sont pas, ils savent qu'il existe. Il y a donc un aspect inachevé, incomplet dans l'intrigue de Gundron qui, faute d'être développé, amène une fin rapide, limpide, simpliste à la confrontation entre les deux groupes de comploteurs. Au point que Mando est arrêté puis oublié. Aucune interaction entre Rekk et lui, alors que Rekk est dans le palais à sabrer dans tout ce qui bouge et que ses hommes investissent toutes les pièces. Aucun soldat non plus pour avoir de la compassion envers cet homme qui prenait un soin particulier à retenir le nom de chacun (un élément que tu ramènes plusieurs fois et qu'on s'attendait à voir exploité ensuite).
- De manière générale, la question des maisons prend soudain de l'importance dans le chapitre 25 : on découvre que l'empereur appartient aux Griffons, qu'il y a des maisons majeures et mineures. ET quelques lignes plus loi, Gundron débarque. C'est un peu court et inabouti.
- Quant à Laath, sa mort est surprenante : non seulement elle est due à Rekk qu, pour le lecteur, agit un peu trop rapidement (j'y reviendrai), mais en outre, le Banni le tue alors même que Laath est le seul lien avec l'identité du comploteur. Qu'il veuille réduire l'empire à néant, soit. Mais qu'il laisse tomber sa vengeance personnelle et qu'il se contente du chaos pour venger Deria, c'est un peu trop court.
- L'empereur initie une intrigue qui l'amène à protéger directement Rekk, prenant ainsi un risque énorme. Si les maisons apprennent cela, certaines risquent de prendre cette décision pour une attaque directe, d'autres s'empresseraient de prévenir le peuple et jeter l'opprobe contre Marcus. Or, on ne sait rien de ce que l'empereur demande à Rekk qui est prêt à accepter, et la mort de Marcus semble mettre fin à l'affaire. Pourtant, le mal est fait: Marcus a lancé l'intrigue. Celle-ci doit donc se développer : contre qui en avait l'empereur ? Qui Rekk devait-il contrer ? La menace demeure même après la mort de Marcus car Rekk est vivant et il sait. Tu oublies tout cela alors que cela pourrait étoffer voire empiéter sur les intrigues autour de Mando et Gundron. A reprendre !
- La 2e partie souffre en outre d'incohérences liées aux personnages et à leur évolution. Ce qui m'amène à mon 2e axe.
2. Les persos
- Malek : je l'ai dit: le plus abouti sans doute. Sauf qu'il bascule un peu vite dans l'amour pour Shareen. N'at-il aucune culpabilité envers Deria ? Son deuil ne me semble pas terminé, à moins qu'il abandonne son désir de vengeance pour reconstruire sa vie. Par contre, sa mort laisse Rekk et Shareen sombrer dans la rage. Ce qui montre, après coup, l'importance de ce perso. A retravailler peut-être le lien entre Malek et son père. Pourquoi ne pas décrire une rencontre entre eux qui montre l'émancipation de Malek devant un père dont il découvre les faiblesses. Un père ensuite fort absent.
- le frère de Malek : j'ai déjà évoqué des possibilités. Soit tu le laisses tomber et tu le supprimes dès le début, soit tu l'exploites.
- Laath : un androgyne dont se serait entiché Deria. On sent mal ce qui a attiré Deria en Laath, à part le fait que ce garçon est sensible, cache un certain courage et est hors des cercles habituels de Deria. Mais cela est peut-être déjà suffisant :oops: . J'ai du mal avec sa mort. Non pas le fait que Rekk le tue, mais les circonstances et surtout les motivation spour qu'il soit tué. Par contre, la mort de Dani lui ouvrant les yeux et l'amenant à changer de position quant à Rekk est une bonne idée. Reste le noeud Mando-Laath développé plus haut.
- Rekk : c'est un psychopathe. OK. Mais cela ne suffit pas pour expliquer certaines réactions. As-tu déjà lu des articles sur la psychopathologie ? Tu verrais que les psychopathes, s'ils pensent différemment et ont une vision biaisée de la réalité, voire hors-réalité, n'en ont pas moins leur logique, leurs contradictions (car la contradiction est inhérente à la nature humaine), etc. Aussi, Rekk doit avoir de sérieuses raisons (à ses yeux) pour liquider Dani et surtout Laath. Qu'il supprime en eux ses derniers liens avec les sentiments (Dani l'aimait et Laath avait aimé ou été aimé par Deria), soit. Mais on a alors sauté une étape : qu'est-ce qui l'a amené là ? Qu'est-ce qui l'a détourné de la vengeance personnelle pour aboutir à une vengeance globale qui fasse plonger le monde dans le sang ? Tu ne peux pas contrer l'incompréhension du lecteur avec seulement "Rekk est psychopathe, alors..." Au contraire, cela entraîne une exigence supplémentaire pour que tu soignes le développement du personnage. Il faut qu'on comprenne ce qui fait basculer Rekk dans un sens ou dans l'autre. Même si cela tient en des éléments apparamment futiles pour le commun des mortels. Avec Mando, tu tiens en plus un élément de taille: Mando, l'ancien ami, le modèle de Rekk, est celui qui a sacrifié Deria pour prendre le pouvoir. L'homme apparemment si serviable a été gagné par la fièvre du pouvoir. N'est-ce pas la preuve que l'empire est pourri, qu'il corrompt tout ce qu'il touche ? Que dans la logique de Rekk, Mando et l'empire doivent disparaître ?
- Ce flou concerne aussi Shareen. Excellente idée que de montrer comment une jeune fille humble et peu ambitieuse devient une Tueuse d'Empereur. Excellent à 2 titres : quant à l'évolution de Shareen elle-même comme exploration d'une âme humaine, quant à l'évolution de Rekk d'autre part dont Shareen serait une sorte de miroir.
Mais voilà, l'intro pose le perso qui tout d'un coup rompt avec ses certitudes, abandonne son seul refuge (l'académie) et fait 12 jours de cheval (d'où a-t-elle tiré ce cheval ?) dans le froid au nom d'une ijustice, alors qu'elle est très pragmatique.
Pendant toute la 1ere moitié du roman, elle ne cesse de renvoyer les hommes à leur bêtise (avoir la plus grosse épée et vouloir frapper le plus fort : elle trouve cela ridicule). En même temps, elle ne veut plus être une victime. Son altercation avec le prince est intéressante pour cela.
Puis elle vit une idylle avec Malek. Puis c'est le choc: Malek meurt. Elle bascule brutalement dans la haine et la vengeance. Un peu court ! En outre, tu développes beaucoup Malek avec des ousvenirs, des réactions par rapport à ses parents etc. Mais rien pour Shareen. N'at-elle pas de passé ? Un avant Académie ?
Le summum est atteint avec la mort de Laath que Rekk avoue un peu trop facilement. Et Shareen reste sans réaction. J'aurais compris cela si j'avais assisté davantage à la dérive de Shareen. Mais il n'y a pas de dérive. Juste un basculement inattendu et un peu inexplicable. La mort de Malek suffit-elle ?
- Enfin, tout à la fin, Rekk et Shareen tombent dans les bras l'un de l'autre. Cela ne tient pas : Rekk a annihilé tout sentiment en tuant Dani et Laath. Et voilà que la fin de Gundron et le vide que cela laisse en lui rouvre la porte à un flot d'amour ?
Et Shareen, qu'elle reprenne pied dans la raison, soit, mais aussi facilement? Sans culpabilité aucune, voire horreur pour ce qu'elle est devenue ?
3. Une suite ?
Que tu veuilles ou non faire une suite, à toi de voir. Pour ma part, je vois un avantage et des inconvénients :
+ tu peux exploiter le cadre chaotique de l'empire en guerre à l'extérieur (Koush au sud, barbares au nord) et à l'intérieur (les maisons vont chercher à remplir le vide laissé à la mort de Théorocle).
- S'agit-il pour toi d'amener Rekk sur les traces de Mando et des maisons qui ont utilisé Deria ? Si oui, cela ne risque-t-il pas de te faire tomber dans le piège de la justice immanente à l'américaine ? Rekk est un psychopathe et il a sa vision de la justice qui, assurément, n'est pas la nôtre. En outre, c'est un outil violent et incontrolable, mais un outil quand même que Mando a voulu employer. Il y a quelque chose de profondément injuste dans l'empire (socialement, politiquement, etc.). Que Rekk, emporté par sa haine, passe à côté de la vérité n'est pas une mauvaise idée. Elle fait même réfléchir et donne au roman un caractère original. En plus, c'est cohérent par rapport au reste du roman: Deria, la belle promise à devenir une légende, est liquidée comme une moins que rien, Dani et Laath sont liquidés par celui-là même qu'ils ont aimé et/ou sauvé, Malek le preux est tué par le carreau qui aurait dû liquider Rekk, etc. Que Shareen et Rekk, emportés par leur rage, deviennent des machines à tuer, cela est dans le droit fil du cadre du roman. Mais que recouvrant leur esprit, ils découvrent avoir manqué une marche et qu'ils rétablissent les comptes à qui de droit, c'est un peu court. A moins que tu aies une autre idée.
Si tu fais un 2e tome, il te faudrait immanquablement développer les intrigues du premier. Or, Gundron est mort et son intrigue avec, l'intrigue de l'empereur n'est plus. Seule l'intrigue de Mando demeure, du moins ce qu'il en reste (Mando enchainé et les maisons incriminées tenues à distance). Cela fait peu pour tenir tout un roman, avec le risque de tomber dans une logique moralisante comme vu plus haut.
Dès lors, il faudrait étoffer, développer plus de persos, et ce de manière à ce que le sort de chacun dans le 2e roman soit en cohérence avec le 1er... Ce qui implique pour toi de préparer davantage le fil de ton roman plutôt que de le concevoir au fur et à mesure de l'écriture.
Une autre solution consisterait à ne faire qu'un seul roman mais plus gros (ex: 450 pp plutôt que 300), démarrant avec la mort de Deria et se terminant après ou pendant les guerres dépeçant l'empire.
A toi de voir !
Mais je ne sais pas quelles idées tu as derrière la tête, aussi j'avance tout cela en supputant des hypothèses qui valent ce qu'elles valent.
Qu'en dis-tu, chère grenouille bleue ?
