Guigui. a écrit : mar. 23 sept. 2025, 10:31
Je suis globalement plutôt d'accord avec toi, mais pas trop sur ce point précis. Sans vouloir faire de la philosophie de comptoir, si on réduit l'IA au concept de machine et la machine au concept d'outil, l'outil n'a même pas la faculté d'être "neutre" parce que ce n'est qu'un outil, il ne peut manifester aucune intentionnalité et n'est que le prolongement de l'humain qui l'utilise. De plus, si on va dans cette direction, est-ce qu'on ne risque pas de dédouaner ou de déresponsabiliser ceux qui utilisent l'IA de manière problématique ? Avec le risque d'émergence de discours de type "c'est l'IA qui est comme ça, voyez avec son concepteur, moi je n'ai fait que l'utiliser" ?
Oui et non. Oui, strictement parlant, l'usage une machine (tant qu'elle n'a pas d'autonomie) dépendra de celui qui l'utilisera. Non, car par exemple, mettre un llm dans les mains d'une population assez jeune (qui a par exemple 12/13 ans) risque d'entraîner des effets assez prévisibles, que l'on pouvait facilement anticiper. En outre, oui, la manière dont une IA est proposée a un impact concret sur son utilisation. Ainsi, une entreprise développant une IA peut tenter de l'aligner de telle sorte qu'elle ne puisse communiquer certaines informations, quand bien même les utilisateurs les demanderaient. Ou à l'inverse, elle peut la débrider complètement, ce qui peut conduire à ce que la machine communique à qui lui demande des informations sur la fabrication d'armes bactériologiques.
Donc non, pour moi, la neutralité de la technologie, quand elle a vocation à être utilisée par une large frange de la population, ça n'est pas vraiment une réalité.
Si tu demandes à un llm de te générer un portrait "dans le style du studio Ghibli", la question du plagiat ne se pose que dans 2 cas : tu monétises le portrait ainsi généré dans le cadre d'une utilisation commerciale, ou tu t'en sers dans un cadre académique sans citer le studio Ghibli. Si c'est pour ton usage personnel et dans un cadre privé, il n'y a pas de problème.
Après, on est clairement dans une période de flou, avec l'émergence d'un nouvel outil aux multiples conséquences qui va sans doute nécessiter un ajustement du droit. Cet ajustement va être différent selon les pays. Il est certain qu'avec l'influence actuelle de l'idéologie libertarienne sur la société américaine, ça risque d'être plus difficile pour les américains de légiférer là-dessus, sans compter qu'il y a effectivement des considérations économiques voire géopolitiques. Mais le droit est le reflet de la société et il change avec elle. Le cas que tu prends en exemple (Anthropic) montre bien que cette question des droits n'est pas laissée à l'abandon puisque la société a accepté de verser un dédommagement conséquent.
Là encore, mon point est : y'a-t-il une différence fondamentale entre demander à une IA de me générer un portrait "dans le style du studio Ghibli" et demander à un artiste commissionné de me générer un portrait "dans le style du studio Ghibli" ?
Bien sûr, on ne parle de plagiat que dans le cadre d'une utilisation commerciale ou publique (car oui, tu peux également porter atteinte à l'image d'un studio/artiste sans faire de son travail une utilisation économique), l'usage strictement privé tombant dans la catégorie de l'usage personnel, du fair use, et autres notions dans la même veine. Que dans ce cadre, tu sollicites un artiste ou un llm, c'est pareil.
En revanche, et l'exemple de la voix de la doubleuse de Lara Croft le montre, c'est l'usage commercial d'un llm qui réplique par exemple le style ou même la voix d'un artiste. Et là oui, pour moi, il y a une question de plagiat, car le but même de l'opération est de répliquer le style ou la voix, via une machine entraînée sur le travail ou les productions d'autres personnes, sans que celles-ci aient été rémunérées. Les droits d'auteur ou le copyright ont été créés d'une part pour protéger le travail des artistes, et aussi pour ne pas dissuader la création artistique à des fins économiques. Je n'ai pas trop de doutes sur le fait qu'un équilibre finira par être trouvé (à quel prix pour qui, difficile à dire), mais ça prendra encore du temps.
Edit: Et il serait bon de préciser que les modèles de llms, lorsqu'ils s'entraînent sur des données (livres, images et autres) sans rémunérer ceux qui les ont produites, c'est déjà une utilisation commerciale. Car oui, les entreprises derrière vendent la capacité de ces outils à générer du contenu par référence aux données d'entraînement.
La question de fond pour moi est toujours la même: les IA, à quelle fin ? Pour plus de productivité, d'efficacité, répondront certains. Ok, c'est audible; mais à quel prix ? Quel est le coût environnemental (eau, énergie, terres rares...), quel est le coût humain (emploi, désinformation, amoindrissement des facultés cognitives) ? Est-ce que les gens seront au final plus heureux avec l'IA que sans ? Si demain, cela remplace trop d'emplois, a-t-on des alternatives ? Si elle devient trop dangereuse, peut-on la contrôler ?
Je ne vois pas beaucoup de réponses qui seraient satisfaisantes mises en avant à ces questions, donc je suis preneur.
Ceci étant, de ce que j'ai vu de mes recherches, les IA sont aujourd'hui proposées à des tarifs artificiellement bas, y compris les abonnements pros qui atteignent facilement les 230/250€ par mois. Les investissements que ça demande (pour l'entraînement, les centres de données, la génération de réponses aux questions) ne sont absolument pas rentabilisés, et toutes les sociétés autour de l'IA perdent des sommes d'argent considérables, chaque année. J'imagine qu'à terme, le prix devra être multiplié, et c'est là que des questions vont commencer à se poser (c'est aussi pourquoi l'on parle d'une bulle IA en ce moment).
Edit: Je pense qu'il serait plus juste de mettre ici un petit addendum sur un point. Pour moi, l'IA, sans doute plus que d'autres sujets, est révélatrice de certains traits chez les gens lorsqu'ils en parlent : le degré d'enthousiasme quant à la technologie (plus ou moins fort), le type de caractère (optimiste vs pessimiste), les convictions en matière environnementale. Étant sans enfants, dans un métier qui devrait probablement plus être augmenté que remplacé (à court/moyen terme en tout cas), plutôt de tendance pessimiste (notamment quant à l'état du monde), fatigué du modèle qui tourne autour de toujours plus de croissance, de productivité et de consommation... oui, tous ces éléments jouent certainement sur la vision que j'ai de cette technologie, dans sa forme présente, et dans sa forme potentiellement à venir. Donc même si tente d'être un minimum rationnel et si je vise à une forme d'objectivité, je ne suis pas neutre non plus.